Les habitudes

Les habitudes consistent en une succession de répétitions récurrentes, d’actes circonscrits qui deviennent pour ainsi dire naturels, voire involontaires, irréfléchis, automatiques et spontanés.
Les habitudes s’exercent dans de nombreux domaines de nature différentes comme le langage, la consommation, les relations humaines personnelles et professionnelles mais aussi dans nos rapports avec les institutions, le transcendant… Elles relient donc les individus à l’objet de leurs préoccupations. Elles dessinent les cadres de notre vie en société, nous structurent et nous accompagnent tout au long de notre existence. Sa normativité quotidienne soumet passivement la vie de l’homme.

Nos habitudes peuvent-elles nous dire ce qu’on est ? Que disent-elles de nous ?

Elles portent en elles l’histoire des hommes. Les empreintes qu’elles laissent décrivent notre expérience du monde, engendrant des comportements qui se transmettent de générations en générations pour finir par forger les us et coutumes d’une société.
En installant la répétition dans le quotidien, elles transforment le nouveau en de l’ordinaire. Elles définissent ce qui est convenable et choisissent ce qui les conforte. Elles suppriment le questionnement, le doute dans nos tâches quotidiennes et contribuent à donner une forme douce, convenue et acceptable à l’inconnu. Avec les habitudes, l’aventure devient un comportement rationnel.

Les habitudes portent en elles une forme de résignation, mais aussi de constance dans l’effort nécessaire pour affronter le quotidien.

L’être humain va à la rencontre du monde avec appréhension, indécision et hésitation. Son inquiétude varie selon le degré de domestication de l’inconnu. Avec les habitudes, le quotidien devient un espace de certitudes, un abri confortable pour se confronter au monde, une manière de s’assurer de la maîtrise sur les événements. Nos habitudes dessinent ainsi les contours de notre existence, certes rétrécie mais ô combien confortable où l’inquiétude laisse place à la tranquillité. En d’autres termes, elles domestiquent l’inconnu et transforment l’aventure en une existence familière. Elles transforment l’extériorité illimitée, indéterminée, brouillonne du dehors en une zone de confort.

Avec les habitudes, nous vivons de certitudes, dans un monde incertain.

Le monde des habitudes est un monde de proximité, familier, sécurisant qui construit une sphère d’adaptation au monde. Elles comportent des repères spatiaux, temporels et sociaux qui fournissent aux consommateurs des appuis dans leurs existences. Elles sont devenues des évidences naturelles intangibles.
C’est au prix de la répétition quotidienne qui se fige en habitudes que le consommateur se (re)construit son existence et que l’indétermination se transforme en détermination.

Notre vouloir vivre est un vouloir vivre à l’intérieur de nos habitudes. La liberté devient, avec les habitudes, un exercice évalué et validé.

C’est depuis nos habitudes que nous expérimentons la vie, développons nos impulsions, remplissons et satisfaisons nos attentes. Elles construisent l’enveloppe à l’intérieur de laquelle notre univers se déploie.
Dans un monde précaire et provisoire, elles sont un havre de tranquillité, un moyen pour combattre l’insécurité originelle, l’instabilité, l’inquiétude, le désarroi. En d’autres termes, elles cherchent à nous faire partager un consentement serein au monde. Le conflit entre l’inquiétude et la confiance en soi a vu se déplacer la confiance en soi vers la confiance envers les habitudes qui conduit sans cesse les hommes à construire des médiations pour rencontrer la vie. Avec elles, l’infini devient fini, l’incertain, certain, l’aventure humaine un parcours balisé. Elles réduisent la contingence et l’inquiétude originelle qui s’expriment dans des conflits avec le futur, le mouvement, la nouveauté. Elles donnent à l’agitation inquiète du consommateur un moyen pour concilier les exigences de conservation de soi et l’exposition à son milieu.

« Les habitudes ne sont pas tant spontanées que rituellement organisées, contagieuses et donc sociales par nature. »

La pratique quotidienne des habitudes forment et conforment l’esprit et le corps des consommateurs et des croyants. Elles ajustent l’individu à ses préoccupations, qu’elles soient de nature consumériste, religieuse, politique ou autre. Elles l’enracinent dans la durée. Autour des habitudes ce sont des rites qui s’actualisent, un ensemble homogène et régulier de comportements où certaines émotions disparaissent au fil des âges quand d’autres émergent.

Avec les habitudes, le consommateur choisit de faire de sa liberté une réalité ordonnée.

Dans un monde précaire, les habitudes apaisent notre expérience angoissante du monde et frileuse de l’altérité. Elles normalisent le singulier et le différent. Toute modification dans le comportement de l’individu devient codifiée, répertoriée et ordonnatrice. Elles participent ainsi à la standardisation de l’existence et à sa légitimation. Elles transforment les consommateurs en individus prévisibles, une aubaine pour le marketing. Les habitudes deviennent le monde commun à partager, une manière similaire de se présenter et de se comporter, domestiquant et masquant ainsi ses pulsions. Elles instituent le milieu des habitudes comme le milieu naturel pour l’homme.

L’individu est-il capable de se confronter à sa liberté ?

Dans ces conditions on comprend que les consommateurs n’éprouvent que peu d’intérêt à s’en séparer, d’ailleurs n’ont-ils jamais eu l’envie ou n’y ont-ils jamais pensé. Le risque avec les habitudes c’est que plus rien ne parle au consommateur, qu’il soit envahi par la tristesse et ne devienne dépressif car les répétitions affadissent le goût pour la vie, comme l’excès de familiarisation fige et clos l’environnement. Seule l’introduction dans la quiétude du confort de l’hétérogène, du différent, de l’étranger peut offrir, par le changement qu’il procure, l’excitation nécessaire pour retrouver goût à la vie.

Date de publication : 28 septembre 2026